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Réprimer les fumeurs : une histoire ancienne - Panorama de Jacques Ier d'Angleterre à nos jours


Par Frédéric Rouvillois, professeur de droit public à l'université Paris-V


Si l'on envisage la réglementation sur le long terme, on constate que le tabac a fait à de nombreuses reprises, depuis sa découverte vers 1500 et son importation en Europe, l'objet de mesures de police sévères, notamment au XVIIe siècle. En 1619, Jacques Ier d'Angleterre en interdit l'usage à la Cour. En 1633, le sultan de Turquie, Mourad IV, punit rigoureusement les marchands de tabac et les fumeurs. En 1642, c'est le pape Urbain VII qui l'interdit dans les églises, alors qu'en 1655, le tsar Alexis de Russie punit les fumeurs de déportation en Sibérie. Mais il s'agit de mesures sporadiques, sans vraie justification et sans postérité, qui n'empêchent en rien l'enracinement progressif de l'usage du tabac dans toutes les couches de la société.

En un sens, on pourrait faire la même remarque à propos de la législation antitabac adoptée au début du XXe siècle par plusieurs États américains : en 1900, les États de Washington, de l'Iowa, du Tennessee et du Dakota du Nord interdisent la vente de cigarettes. En 1904, à New York, une femme est emprisonnée pendant un mois pour avoir fumé devant ses enfants. Une autre est arrêtée au motif qu'elle fumait en voiture. Quelques années plus tard, en 1908, le Sullivan Act oblige les tenanciers d'établissements ouverts au public à interdire aux femmes d'y fumer. Mais là encore, la tentative est vouée à l'échec, faute de motivations suffisamment fortes pour l'emporter sur les souhaits du public - et sur la puissance montante des grandes compagnies. Après la guerre, on l'a vu, l'affaire est réglée. En dépit des ligues antitabac qui fotn campagne pour que la prohibition de l'alcool s'étente aux cigarettes, le tabac a gain de cause : en 1927, le Kansas sera le dernier État à lever l'interdiction de vente de cigarettes. En fait, jusqu'aux années soixante-dix, le législateur renoncera à intervenir sur ce qui est devenu une source majeure de revenus publics, et un fait social de première importance. C'est à cette époque que s'élabore, dans l'ordre du savoir-vivre, la réglementation minutieuse que nous venons d'évoquer.

Cet immobilisme des pouvoirs publics connaît toutefois une exception significative. Une exception qui constitue le précurseur - sulfureux et inacceptable, mais certain - de la législation contemporaine : la réglementation antitabac imposée dans les années trente par l'Allemagne hitlérienne.

Dès 1933, mais surtout après 1938, l'État national-socialiste va mener, au nom de la protection de la race et de la lutte contre le cancer, une véritable guerre contre le tabac, décrit par Hitler lui-même comme "la vengeance de l'homme rouge contre l'homme blanc pour lui avoir donné l'alcool". "Utopie sanitaire" obsédée par l'hygiène, la pureté, la santé physique et mentale, le régime hitlérien encourage notamment la création, en 1941, à l'université d'Iéna, d'un Institut pour la recherche sur les dangers du tabac, dirigé par un SS de très haut rang, le professeur de médecine Karl Astel. L'institut sera financé directement par Hitler sur les fonds de la Chancellerie1.

Le tabac, assimilé par la propagande aux ennemis de l'ordre nouveau - Staline, Roosevelt, Churchill et de Gaulle sont de gros fumeurs, alors que ni Hitler, ni Franco, ni Mussolini ne fument - est ainsi prohibé dans les administrations, les hôpitaux, les maisons de repos, les locaux du parti et les universités. En 1939, Himmler interdit aux policiers et aux SS de fumer pendant le service, et Goering fait de même pour les soldats en campagne. En 1943, il devient aussi illégal, pour les mineurs de dix-huit ans, de fumer en public. L'année suivante, toujours à l'initiative de Hitler, la prohibition s'étend aux transports publics, afin, précise-t-on, de ne pas exposer les jeunes conductrices à la fumée. Les femmes, garanties ultimes de la pureté et de l'avenir de la race, sont d'ailleurs particulièrement visées par cette législation. Celles qui sont enceintes ou âgées de moins de vingt-cinq ans n'ont pas droit aux coupons de ravitaillement en tabac ; les cafés et les restaurants ont l'interdiction de leur vendre des cigarettes : "La femme allemande ne fume pas", déclare hautement le slogan d'une association féminine officielle. Et bientôt, l'homme lui aussi ne fumera plus, espèrent les autorités nazies, qui conçoivent cette politique comme "le début de la fin" de l'usage du tabac en Allemagne.

Bien entendu, il n'en sera rien. Si la consommation de cigarettes diminue effectivement, en Allemagne, pendant la guerre, la chute du IIIe Reich - et le suicide, en 1945, des deux maîtres d'oeuvre de cette politique, les médecins SS Karl Astel et Léonardo Conti - mettra un terme à l'offensive, de même qu'il entraînera la disparition de l'Institut de recherche sur les dangers du tabac. En 1948, en vertu du plan Marshall, 93 000 tonnes de tabac de Virginie seront livrées à l'Allemagne.

À partir des années quatre-vingt, en France et aux États-Unis, on retrouve cette idée que les règles privées, notamment le savoir-vivre, sont inadaptées ou insuffisantes. Inadaptées, puisqu'elles se contentent d'exiger du fumeur qu'il respecte les autres, qu'il fasse en sorte de ne pas (trop) les gêner, mais qu'elles demandent aussi au non-fumeur de prendre son mal en patience, et finalement, de se plier de bonne grâce aux désirs et manies du plus grand nombre. Et même s'il en était autrement, ces règles paraîtraient insuffisantes - vu l'importance de l'enjeu. La sauvegarde de la santé publique exige en effet que l'État, totalitaire ou libéral, s'y intéresse, et qu'il intervienne de façon active : bref, qu'il impose ses propres règles à la place de celles que la société elle-même avait pu inventer.

Depuis les années soixante-dix, et en France, depuis la loi Veil du 9 janvier 1976, complétée par la loi Évin du 10 janvier 1992, ce sont les pouvoirs publics qui, dans cette même perspective sanitaire, ont donc pris le relais des règles de savoir-vivre. [...]

On comprend d'emblée l'importance du changement. D'abord, la liberté de fumer n'est plus le principe : elle devient une exception, de plus en plus chichement mesurée. Par conséquent, on n'énumère plus, comme dans les manuels de politesse de l'ancien temps, les lieux où l'on ne doit pas fumer (ce qui suppose qu'on peut le faire ailleurs), on énonce un interdit général, qui dans certains pays, en Amérique ou en Europe, tend à être conçu de façon extensive, incluant les cafés, les restaurants, les rues, etc. L'impératif légal se substitue ainsi au jeu complexe et nuancé de la sociabilité : on n'a plus, côté fumeur, à demander l'autorisation, de même que, côté non-fumeur, on n'a plus à accepter ou à refuser, puisque la tabagie est, soit interdite, soit autorisée par la loi.

1. Cf. S. Zimmermann, "Pioneering Research into Smoking and Health in Nazi Germany", International Journal of Epidemiology, 2001, n°30, p. 35 sq ; et surtout, les travaux de Robert N. Proctor, en particulier La guerre des nazis contre le cancer, Les Belles Lettres, 2001, p. 179-255. (retour) 


Frédéric Rouvillois
Professeur de droit à l'université Paris-V

Cet article est extrait de l'Histoire de la Politesse de 1789 à nos jours de Frédéric Rouvillois (pp. 431-435), publié aux Éditions Flammarion . Il est ici reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur et de l'éditeur.

 

 

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