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Créateurs d'entreprise, avez-vous pensé au financement solidaire ?

septembre 2008
Interview de David Nicolet, gérant de CIGALES

Les créateurs d’entreprises ne sont pas toujours dépourvus ! Les CIGALES, structures qui s’inscrivent dans une démarche d’économie solidaire, sont là pour les financer et les assister. Issues de l’épargne de groupes de particuliers, elles n’hésitent pas à entrer au capital d’une petite société quand les garanties manquent mais que le projet est solide. David Nicolet, gérant de sa seconde CIGALES, explique leur fonctionnement.

Entreprise-et-droit : Les CIGALES se présentent comme des clubs d'investisseurs à vocation solidaire. Comment sont-elles nées ?

David Nicolet : Les CIGALES existent depuis plus de 25 ans, la première a été créée le 14 juillet 1983. Tout un symbole ! Le nom même de CIGALES est l'acronyme de « Club d’Investisseurs pour une Gestion Alternative et Locale de l’Epargne Solidaire », le S de solidaire ayant été ajouté en 2000.
Il s'agit d'un détournement du « club d'investissement », mécanisme mis en place par la loi Monory de 19781 et qui permettait à des personnes de se regrouper pour investir en bourse. L’idée de ceux qui ont monté les premières CIGALES était de promouvoir une autre vision des entreprises. C’est pourquoi le mot « alternatif » était très important.

E&D : Concrètement, comment s’organisent les CIGALES ?

DN : Ce sont des groupes de 5 à 20 personnes qui se réunissent pour une durée de 5 ans et qui s'engagent pendant cette période à mettre tous les mois une part de leur épargne personnelle dans le pot commun que constitue le club CIGALES. Juridiquement, il s’agit d’une indivision volontaire de personnes physiques. Dans la pratique, les membres placent de 10 € à 100 € par mois.

E&D : Comment les CIGALES utilisent-elles cet argent ?

DN : L'argent a vocation à être investi dans des petites entreprises, en création ou en développement. Les porteurs qui nous intéressent ont souvent besoin d’un financement qui n’est pas couvert par les banques, pour différentes raisons.

E&D : Comment définir ce mécanisme singulier d'épargne et d’investissement ?
 
DN : On parle souvent d'épargne éthique, solidaire, alternative… L’expression d’épargne de proximité convient également : dans l’acronyme CIGALES il y a le L de « locale », qui souligne une proximité géographique aussi bien qu’affective.
Un autre terme qui décrit bien notre système est celui de circuit court, entre l’épargnant et l’utilisateur des capitaux. J’affectionne aussi l’expression de « micro capital-risque solidaire ».

E&D : Que recouvre l’idée de micro capital-risque solidaire et pourquoi l’appréciez-vous ?

DN : L’aspect « capital-risque » est essentiel. Nous plaçons de l’argent dans la société et si celle-ci se développe, non seulement grâce à cet investissement mais aussi grâce à notre suivi et à l’accompagnement humain, rien ne nous interdit, au bout des 5 ou 6 ans de notre présence en tant que CIGALES au capital, d’avoir une petite plus-value.

E&D : Quel est le type juridique des sociétés dans lesquelles vous intervenez ?

DN : Il s’agit en majorité de petites SARL ou de petites SA. Je ne parle pas des SA qui ont besoin de 500 000 € de capital bien sûr, mais de celles qui ont besoin de quelques dizaines de milliers d’euros et qui en possèdent déjà une bonne partie.
En ce qui concerne ces deux types de sociétés, on a un affect particulier pour celles qui sont accréditées SCOP (société coopérative de production) ou SCIC (société coopérative d'intérêt collectif).
Il y a aussi quelques SAS, mais le cas est beaucoup plus rare : il y a en a 2 ou 3 seulement dans le portefeuille des CIGALES. Enfin, certains clubs souhaitent intervenir dans les associations loi de 1901.

E&D : Y a-t-il certains  secteurs d’activités privilégiés par les CIGALES ?

DN : Il y a quelques domaines que nous apprécions particulièrement dans le réseau CIGALES : commerce équitable, bio, énergies renouvelables, secteur social, entreprises d’insertion, culture (librairie de quartier, boîte de production audiovisuelle, maison d’édition, journal…)… Un autre facteur de choix va être le statut du porteur de projet.

E&D : Quels sont les porteurs de projets qui intéressent les CIGALES ?

DN : En dehors des secteurs précédemment cités, nous regardons toute entreprise qui serait en passe d’être montée par un senior, un jeune, une femme, un demandeur d’emploi, un handicapé… c’est-à-dire les gens auxquels en général, les banques claquent la porte au nez, si vous me permettez l’expression.
Nous nous attachons moins aux garanties qu’au projet lui-même. Nous examinons si le porteur maîtrise son dossier, s’il possède les compétences professionnelles requises ou, dans le cas contraire, a prévu de bien s’entourer. Nous sommes aussi sensibles à son dynamisme et à sa personnalité.

E&D : Quelle forme prend l'appui financier des CIGALES ?

DN : En ce qui concerne les sociétés, on intervient en capital, en devenant actionnaire minoritaire. Plus exceptionnellement, notre participation prend la forme d’un apport en compte courant d’associé.
Dans les associations loi de 1901, on effectue de l’apport avec droit de reprise, puisque juridiquement nous n’avons pas le droit de faire des prêts. Nous ne faisons pas non plus de dons ou de subventions, notre rôle est d’investir.

E&D : Dans quels cas intervenez-vous via un apport en compte courant d’associé ?

DN : Il arrive que nous mettions une petite part en capital et le reste en compte courant d’associé parce que le porteur souhaite avoir une somme d’argent disponible tout en gardant la faculté de rembourser rapidement.
J’ai connu aussi des cas d’entreprises où la CIGALES avait investi au capital et où, 1 ou 2 ans après, elle faisait ponctuellement de l’apport en compte courant d’associé pour pallier une difficulté de trésorerie. Il vaut mieux donner 2 % ou 3 % d’intérêts au club CIGALES que d’avoir un découvert bancaire qui va coûter 15 %...

E&D : Quelle est la limite de la participation des CIGALES au capital d’une société ?

DN : Une CIGALES, quand elle intervient seule dans une société, reste en dessous du tiers du capital pour ne pas constituer une minorité de blocage. Quand plusieurs CIGALES investissent dans une même société, on reste en dessous des 50 % et on s’efforce de faire en sorte que le fondateur, ou du moins sa famille, puisse avoir la majorité.
En tout état de cause, c’est bien toujours le chef d’entreprise qui est maître chez lui. Nous pouvons lui donner des avis et des conseils mais au final c’est lui qui décide, c’est son entreprise.

E&D : Quel montant une entreprise peut-elle espérer recevoir d’une CIGALES ?

DN : Pour un club CIGALES, cela va de 800 € à 4 500 € au maximum. Si plusieurs clubs interviennent dans la même entreprise, le plafond peut exceptionnellement atteindre près de 15 000 €. Mais il s’agit là de projets qui ont déjà une certaine envergure, puisque les CIGALES doivent malgré tout rester minoritaires. Dans ces cas, ce que recherche souvent le porteur, c’est le label CIGALES. Je pense, par exemple, à la société ENERCOOP, qui est un des fournisseurs d’électricité et qui se place sur le terrain de l’électricité alternative.

E&D : Travaillez-vous avec d’autres organismes du secteur du financement solidaire ?

DN : Oui, je citerai en premier la société de capital-risque Garrigue, qui a été fondée en 1985 dans la même mouvance que les CIGALES. C’est une société plus pérenne qu’un club CIGALES dont la durée de vie est, je le rappelle, 5 ans. Elle intervient avec des moyens d’action financiers plus élevés. Garrigue va parfois investir jusqu’à 30 000 € dans le cas d’entreprises déjà créées et en développement.
Il existe un autre acteur des finances solidaires avec lequel nous sommes en proche partenariat : c’est la NEF (Nouvelle Economie Fraternelle). Il s’agit d’une société financière, qui est sur le point de devenir un établissement bancaire à part entière. La NEF propose des prêts et des services bancaires en partenariat avec le crédit coopératif.
Certains projets peuvent avoir des clubs CIGALES et Garrigue comme actionnaires et bénéficier en outre d’un prêt de la NEF. Nous sommes donc assez complémentaires.

E&D : L'aide des CIGALES ne se limite pas à un appui financier : vous apportez également un suivi de projet...

DN : Une fois que nous avons investi, nous ne voulons pas être un associé dormant qui se contente de recevoir les informations pour l’assemblée générale une fois par an et d’envoyer les pouvoirs. Nous souhaitons, au contraire, rencontrer régulièrement le chef d’entreprise pour échanger sur le chiffre d’affaires réalisé et le comparer au prévisionnel, sur l’état des paiements des impôts ou des charges sociales, sur les prévisions de trésorerie…

E&D : Que doit faire un créateur d’entreprise qui cherche un financement par les CIGALES ?

DN : En Île-de-France, l’association régionale des CIGALES IdF2 centralise les demandes. Quand l’association est contactée par le porteur de projet, elle vérifie d’abord la viabilité juridique. Elle s’assure ensuite que le porteur est bien en phase de recherche de financements. S’il en est seulement au stade de l’idée, notre intervention est prématurée.
Le demandeur doit remplir un dossier qui contient les mêmes éléments que toutes les demandes de financements, c'est-à-dire un plan d’affaires, avec un prévisionnel, un plan de trésorerie et un petit descriptif. Si le projet est suffisamment mûr, il est présenté lors de la Bourse aux projets.

E&D : Comment se déroule une Bourse aux projets ?

DN : Les Bourses aux projets sont organisées tous les 2 ou 3 mois. Plusieurs porteurs de projets y sont invités et disposent chacun leur tour de 5 à 10 minutes pour expliquer leur dossier aux cigaliers. A l’issue de cette Bourse, il y a un temps de rencontre où les cigaliers présents posent encore quelques questions en individuel. Par la suite, les porteurs peuvent être conviés à présenter leur demande plus en détail par un ou plusieurs club CIGALES.

E&D : La CIGALES dont vous êtes aujourd'hui gérant, Pacha Mama, est votre seconde CIGALES. Quelles sont vos motivations ?

DN : La première CIGALES à laquelle j’ai participé, Les gens sans gages, a été pour moi une expérience très intéressante. L’enrichissement est avant tout personnel, notre but n’est pas de doubler ou tripler notre mise comme un business angel.
Certains bénéfices sont du ressort humain. Ainsi, si la personne que nous avons aidée était en difficulté et même si sa société prend fin -toute création d’entreprise comporte un risque-, nous avons la satisfaction de lui avoir permis de reprendre pied dans le monde du travail. Notre retour sur investissement est parfois financier mais ce n’est pas le plus important.

1. Loi n° 78-741 du 13 juillet 1978 relative à l'orientation de l'épargne vers le financement des entreprises. (retour)
2. La Fédération des CIGALES a été créée en 1985. Elle est propriétaire de la marque « CIGALES » (déposée à l’INPI). Pour marquer leur adhésion au réseau, les « cigaliers » signent les statuts de leur Club (reprenant en général le modèle-type de la fédération), marquent leur adhésion à la Charte des CIGALES, et versent chaque année leur cotisation associative à la fédération (22 euros par an en 2008). En outre, dans les régions les plus riches en CIGALES sont apparues, au fil des années, des associations régionales  des CIGALES, telle celle d’Ile-de-France.
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